Conditionnée à ne pas aimer
14 juin, 2013 @ 3:12 Humeurs

Je sais pas si tu te rappelles tes trips d’enfants. On en tous trippé sur quelque chose étant petit. Un film qu’on a regardé cinq mille fois de suite, au risque de transformer les adultes de notre entourage en dangereux psychopathes, des jouets qu’on voulait dormir avec tellement on les aimait, les dinosaures, les planètes, l’archéologie, whatever… On a tous buggué, comme un vinyle scratché, sur quelque chose au moins une fois.

Moi je trippais sur les chats. J’ADORAIS les chats. Dans le sens religieux du terme, j’entends. Je vénérais littéralement les chats, tous les chats. Il y avait un gros livre à la bibliothèque, le genre de livre qui te déboîte l’épaule quand tu le prends sur la tablette, parce qu’il est trop haut et ton bras est trop faible. Une espèce d’encyclopédie des chats, avec une grosse face de chat sur la couverture. Le livre était emprunté 365 jours par année, et sur la petite carte de prêt à la fin du volume, y’avait mon nom, sur 25 lignes.

Quand on devait faire « une recherche » en Français à l’école, mon sujet, année après année, c’était « le chat ». Et je recopiais même pas le travail de l’année précédente, tellement j’avais des affaires à raconter.

Quand j’étais petite fille, je demandais toujours deux affaires comme cadeaux : un Himalayen et un piano. Bien entendu si je les ai demandés année après année, c’est que je les ai jamais eus. Mais j’étais quand même chanceuse : bien que pauvres, on avait des chats à la maison. Je pouvais donc laisser libre cours à mon amour inconditionnel, au quotidien.

A force de faire des enfants « par accident » et de déménager dans de plus en plus grand pour de moins en moins cher, mes parents finirent par aboutir avec leur trois enfants dans une maison sur le bord d’un rang, devant un champ plein de purin de porc. Les voitures qui passaient roulaient à 90km/h, parfois plus, si bien qu’on avait pas le droit d’aller faire des tours de bicycle dans le rang.

Nos chats allaient crever les uns après les autres. D’abord le Chartreux qu’on avait avec nous depuis neuf ans et qui nous avait tous vu naître, retrouvé écrasé peu de temps après notre installation dans le rang. Puis les autres, coupés en deux par une trace de tire dans la rue, assommés dans le fossé, disparus et bouffés par les coyotes, ou pire, abandonnés par mes parents lors des déménagements suivants.

Au fur et à mesure que nos chats mourraient et qu’un nouveau prenait la place, notre famille de décomposait. De plus en plus d’engueulades, de larmes, de problème d’argent. Au fur et à mesure aussi, je commençais à moins aimer nos chats. J’avais peur quand un chaton arrivait dans la famille, je me demandais combien de temps il allait tenir. Je n’osais pas m’attacher à lui.

Puis vint un jour où ma soeur trouva un chaton avec la queue coupée, aveugle et blessé à la hanche, sous une voiture garée contre le trottoir. On le ramena à la maison, mais il fallut vite accepter que le plus beau cadeau à lui faire, c’était l’euthanasie chez le vétérinaire. Plusieurs semaines après, j’ai retrouvé un bout de sa queue sous le canapé, en passant l’aspirateur.

C’est en tenant ce petit bout de queue au dessus de la poubelle que j’ai constaté que je trippais vraiment plus sur les chats. Sans les détester non plus, ils me laissaient indifférente. J’avais arrêté de croire en ma religion féline.

On pourrait dire que j’étais alors devenue une adolescente, donc avec des passions d’ado, comme la musique, le magasinage et les beaux gars en 5e année du secondaire. On pourrait dire aussi qu’avec le divorce de mes parents, j’avais d’autres chats à fouetter qu’écrire des recherches sur mon animal préféré.

Mais par dessus tout, on pourrait dire que j’ai arrêté d’aimer les chats en même temps que j’ai arrêté d’aimer mes parents, et de la même façon – la rancœur en moins s’entend. J’ai été conditionnée au fil des ans.

Vingt ans plus tard, si j’ai réussi à me débarrasser de quasiment toute la colère que j’ai pu ressentir envers mes parents, j’ai toujours l’impression que mon amour pour eux est parti aux poubelles avec le bout de queue du bébé chat.

 

-la geekette
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